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La mort de SUDEL FUMA

Nous sommes tous bouleversés par la nouvelle du décès de notre ami Sudel FUMA. Lors de ces obsèques, Prosper EVE a lu un texte que nous reproduisons.

Hommage à Sudel Fuma par Prosper Eve

Mesdames, Messieurs,

Au nom du Département d’Histoire, du Centre de Recherches et d’Etudes sur les Sociétés de l’Océan Indien (CRESOI) et de l’Association Historique Internationale de l’Océan Indien (AHIOI), je tiens à présenter nos sincères condoléances à la famille de Sudel Fuma éprouvée par ce deuil subit.

La Réunion étant une terre accueillante, généreuse qui appelle à la transcendance, celui qui naît sur son sol a un devoir envers elle, consacré par sa devise, Florebo quocumque ferar, celui de fleurir là où il vit, c’est-à-dire celui de la faire rayonner qu’il soit dans l’île ou hors de l’île.

Auguste Lacaussade nous rappelle cet impérieux devoir dans le poème « A l’île natale », qui clôt son recueil majeur Poèmes et paysages :

« Je puis mourir : j’ai dit, ô mon île natale ! Ton ciel, tes monts, tes bois, tes champs, tes eaux, tes mers. Mon âme t’a payé sa dette filiale ».

Si le choix de ces vers est approprié à la circonstance, le choix de ce poète l’est tout autant, il est loin d’être anodin et mérite quelques explications. L’attitude de Sudel Fuma à l’égard de ce poète permet de le définir comme un homme de cœur, d’une grande sensibilité, un homme de conviction, intransigeant sur l’essentiel, pragmatique et souple.

Le choix de ce poète me permet de souligner que Sudel Fuma n’était pas pour moi seulement un ami, c’était un vrai « dalon », « un frère en profession », sur lequel je pouvais compter dans les moments difficiles, car il était en congruence. Notre profonde affection s’est toujours étalée dans ces moments-là. Il me mettait fraternellement en garde contre les esprits diminuants qui, ignorant la qualité de notre « dalonage », le conseillaient de ne plus me fréquenter. Lors du retour des restes de ce fils d’esclave, Auguste Lacaussade, dans son île natale, sous une pluie battante, au début du mois de février 2006, Sudel Fuma figurait parmi les très, très rares Réunionnais qui étaient là. Il était content d’être là au milieu des jeunes de deux établissements de Saint-Denis, ceux du collège Bourbon (où il a été surveillant d’externat) qui ont tenu à réparer de cette manière le mépris subi par la mère d’Auguste Lacaussade lors de l’inscription de son fils dans ce même établissement, et ceux du collège de Deux Canons (où il a été enseignant) Sudel Fuma était content de se mouiller après le tohu-bohu entretenu par les grands de cette société et d’être mouillé par la pluie, pour bien manifester son soutien à cette cause juste initiée par quelques étudiants de troisième année de licence d’Histoire. Par sa présence, il tenait à dire à tous les nobles et illustres absents, qui avaient choisi après mûre réflexion, leur camp, qu’il ne faut pas seulement répéter que les esclaves ont souffert ou encore qu’il faut connaître cette période, mais qu’il faut aussi être capable d’être en copinage avec eux, d’être content de vivre dans leur proximité, de les fréquenter tous sans arrière-pensée et non pas d’après un filtrage opéré par quelques illustres censeurs. Il était conscient qu’en certains moments la présence s’impose et ne se marchande pas. Sudel Fuma étant un fils de petit né à l’époque départementale, son copinage avec eux était naturel et rempli d’affection. Il était comme un « coq en pâte » en compagnie des esclaves, des affranchis, des engagés. Il s’est démené sans compter à la direction de la chaire UNESCO auprès des différentes institutions pour que les pays de provenance des esclaves et des engagés n’oublient jamais leur part de responsabilité dans l’exil de leurs fils et de leurs filles, dans la traite des esclaves et dans l’exportation des travailleurs engagés. Il était porté à dénoncer tous ceux qui avaient touché à un brin de leurs cheveux. Cet attachement profond aux petits, aux souffrants, donne la clé de compréhension de ses liens avec les enfants de la Creuse, de ses prises de parole mettant en exergue leurs souffrances et de ses astuces pour faire réparer le mal subi par ceux qui sont tombés entre les mains de vils exploiteurs. Nous n’avions pas besoin de parler pour nous connaître et nous comprendre. Nos regards suffisaient. Notre soutien était acquis d’avance. Mes projets étaient ses projets et réciproquement. Lors de sa dernière discussion avec Marcel Moutoucomorapoullé, il lui rappelait mes difficultés pour célébrer dignement le bicentenaire du poète Lacaussade. Pour ne pas être long, je ne m’étendrai pas davantage sur l’essence de notre « dalonage » en aparté. Malgré sa mort brutale et tout à fait inattendue, dans ce lieu où il allait chercher la paix, les vers d’Auguste Lacaussade s’appliquent aisément à Sudel Fuma. Il peut dire lui aussi :

« Je puis mourir : j’ai dit, ô mon île natale ! Ton histoire cabossée par l‘esclavage, par l’engagisme, Ton histoire margozée par les méfaits d’un capitalisme Qui apporte la richesse à la minorité possédante des biens de production, à la minorité chargée de la gouvernance politique, Et la misère à la majorité suant sous le soleil Qui secrète la crise et la guerre comme la nuée porte l’orage, Ton histoire guiguinizée par le primat d’une source ou d’un groupe d’érudits, Mon âme t’a payé sa dette filiale ».

Dans la discipline de son choix, l’Histoire, Sudel Fuma s’est beaucoup investi pour faire évoluer la recherche sur un certain nombre de fronts, car le chantier est immense, au moment où il passe de l’apprentissage à la maîtrise d’œuvre, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Son premier champ d’investigation a été le monde des affranchis. Son second a été l’industrie sucrière. Celui-ci lui a permis d’une part de toucher du doigt le vécu des esclaves au travail, en révolte, en marronnage ainsi que des engagés du lazaret aux habitations et d’autre part de décortiquer la politique de sape menée par une société bancaire dans cette colonie. Tout au long de sa carrière de chercheur, il n’a pas cessé de labourer ces deux champs, en revisitant les sources traditionnelles et en mettant à profit des sources nouvelles. Après avoir privilégié les manuscrits conservés dans les archives publiques à La Réunion et en France, comme il a eu la chance de participer à un programme de collectes de traditions orales initié par le Professeur Jean Poirié ethnologue de l’université de Nice, soutenu financièrement par le maire de Saint-Denis, puis président du Conseil général, Auguste Legros, il était bien placé pour les exploiter dans ses travaux et pour encourager les nouvelles générations à ne pas les négliger, notamment lorsque les sources écrites font défaut. Lorsque Marc Kichenapanaïdou après avoir œuvré à la Direction des Affaires Culturelles à La Réunion se mobilise pour que l’archéologie se développe à La Réunion comme elle l’a déjà été aux Antilles, il fait appel à Sudel Fuma, il adhère au Groupe de Recherche en Archéologie et en Histoire de la Terre Réunionnaise (G.R.A.H.TER). Il vole de ses propres ailes en participant ensuite à des chantiers de fouille à Tromelin et dans son département natal. Croiser c’est enrichir. Le croisement des sources manuscrites, orales, archéologiques est une nécessité pour faciliter la reconstitution du puzzle réunionnais.

Par son activité de chercheur, Sudel Fuma peut être qualifié de vrai Réunionnais, car son ambition constante a été d’enrichir la connaissance historique et de la faire connaître au grand public par la mise à sa disposition d’outils : livres, films. Mais l’Histoire est une discipline exigeante. Je dirai même sans chauvinisme, que l’Histoire est la plus exigeante des disciplines. Elle est exigeante en temps. Sudel Fuma a su consacrer du temps à sa matière de prédilection. Elle est exigeante en moyens financiers. Pour mener à terme ses chantiers, il a créé la dynamique Association Historun. Sudel Fuma a été dans l’île, car il a cultivé l’idéal de transcendance. Il a donné le meilleur de lui-même pour porter son île au plus haut niveau, pour assurer son renom. Il a été un vrai Réunionnais. Comme désormais le silence vaut pour toi de l’or, Sudel, mon devoir est maintenant de me taire.

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